Devenue Babouchka
J'ai un corps et une tête de Babouchka. Tout c'est alourdi, épaissi, tout c'est ancré dans la terre avec l'interdiction d'en bouger. Plus d'air, de tête en l'air, pas le temps, vraiment. Ce n'est pas une blague, ma vie a basculée il y a dix ans et l'insouciance a fait la malle. Ma vie s'est remplie de survie et de tâches à accomplir impérativement afin de protéger au mieux mon beau fils et mon fils. Pour mon fils ma protection fut à mon goût bien trop fragilisée, voir sa mère terrassée par le chagrin c'est inévitablement une immense douleur, ainsi que beaucoup d'inquiétudes à porter pour un jeune garçon de 13 ans. Lui aussi a endossé, à sa manière, un rôle protecteur à mon endroit et ce n'était absolument pas ce que j'avais rêvé pour lui. Fini le tourbillon de la vie, fini la contemplation de l'eau. Je suis, à la base, une douce rêveuse et une contemplative, tout cela n'a plus existé du tout pendant de longues années. Moi qui avais choisi une vie d'artiste toute jeune, donc une forme de bohème et de liberté, en tout cas dans ma manière de pratiquer ma vie, l'ancrage y est devenu, non plus un choix, mais une obligation. L'enracinement et le cartésianisme ont pris le dessus, faire et résoudre les problèmes, tous les problèmes jours après jours est devenu une priorité. J'ai "fendu du bois "pendant presque 10 ans, le plus courageusement possible.
On ne se remet pas du suicide d'un proche, m'a t'on dit un jour. Je n'ai pas contredit, surtout pas puisque je n'avais pas vécu cela au moment où la phrase m'a été dite. Et puis un matin de novembre, le 03 novembre 2016 exactement, le suicide de mon compagnon de vie, le suicide d'un grand amour que je n'espérais plus, un grand amour, oh combien singulier et qui ne datait pas d'hier, m'a attrapé le col et ne l'a plus lâché. On ne se remet pas du suicide d'un proche... aujourd'hui c'est moi qui le dit, exactement comme me l'a dit cette personne, je le dis calmement, presque tendrement, comme pour caresser celles et ceux qui le vivent tous les jours, jours après jour. Car nous le savons pertinemment, à la fois dans notre corps et dans notre cœur que ceux-ci seront à jamais fêlés. Qu'aucune de nos cicatrices, fussent-elles réparées en or délicatement posé, ne seront définitivement soignées. Ces dix dernières années ont transformé mon corps en celui des Babouchkas, vieilles femmes costaudes et indéboulonnables, Ce corps nourricier, ce corps rempart, ce corps qui n'a plus le droit de s'envoler, de s'échapper, ce corps qui a tiré et poussé sa charge sans rechigner, avec constance, comme les bœufs qui labouraient les champs du temps où les tracteurs n'existaient pas. Ce corps j'ai fini par l'accepter, il raconte le deuil et la force que j'ai dû mettre en œuvre pour que les vies impactées par cet acte, au-delà du radical, ne soient terrassées et qu'elles continuent de vibrer vaille que vaille en espérant que la joie y reviennent. Cette force de Babouchka qui m'habite aujourd'hui, que les temps soient doux au mauvais, je la remercie tous les jours que la vie fait. Elle continue de me sauver et me rattrape lorsque je vacille. En ce moment, je dois de nouveau être solide et à la fois souple comme un roseaux, ma fin de carrière est difficile, et encore... en tant que femme de plus de soixante ans, exercer encore mes métiers est de l'ordre du miracle, je suis encore là alors que chaque année qui arrive est de plus en plus difficile. Heureusement mon corps ancré et puissant n'est plus du tout sensible aux pichenettes reçues parfois quotidiennement. Et lorsque que les soucis sont plus concrets et compliqués à résoudre mon cœur me rappelle tranquillement que mes ressources sont surprenantes et ma patience immense. Planter, arroser, voir ce qui pousse. Puis récolter et ne pas s'effrayer face à ce qui n'a pas vu le jour. Et surtout surtout garder la tête haute et le sourire au cœur. On n'a qu'une vie et c'est trop con de la "bâcler". Petit clin d'œil à la poétesse Alice Mendelson... que Catherine Ringer aimait tant, elle, s'en est allée. Alice est toujours vivante à ce jour. Moi aussi, Babouchka têtue et tenace.
La photo qui accompagne ce texte, choisie par mes soins, est de Jules Thévenot. Un cadeau que je trouve inestimable. Jules est mon partenaire sur des opus d'Arpenteuse de mots. Un partenaire précieux, un musicien généreux, talentueux et totalement à l'écoute. Ce jour là j'œuvrais seule et il a capté ce qui me traversait lors de cette représentation. Je l'en remercie infiniment.
