La quinzième lettre: insomnies
Phil, en ce moment ça tourbillonne sec, intensément, frénétiquement. En ce moment les souvenirs m'assaillent et se mélangent toutes époques confondues, les images s'entrechoquent sans répit, s'amoncellent chancelantes derrière mes rétines trop actives. Le sommeil ne vient pas tranquillement, la danse énergique des images qui se succèdent et parfois s'enlacent pour en créer d'autres encore, le repousse hors de portée. Insomnie, on dit, foutaise ... Bazard mental oui, épuisement cérébral, foutoir sensoriels, chaos émotionnels, insomnie c'est trop gentil, bien trop calme et joli, insomnie c'est pas un mot qui pulse qui ravage qui déménage qui explose en plein vol et vous éclate au sol pantelante, loin si loin du sommeil réparateur. Et lorsqu'il vient le sommeil car l'épuisement est là inévitable, le carrousel des rêves et des cauchemars crée lui aussi ce grand espace de tourbillons fait d'histoires abracadabrantes où les souvenirs n'ont plus d'âge, ni de temporalité, où la réalité prend d'autres formes et brouillent les sens, mélange les genres, où je suis vieille et jeune à la fois, tour à tour, où inévitablement je te croise au détour d'une absurde situation, toi aussi jeune ou plus vieux, c'est selon. Toi qui a ravagé ma vie , toi qui a laminé ma cinquantaine et me laisse si forte et fragile à la fois; à la porte de ma soixantaine. Pourquoi la vie m'a ramené vers toi ? Pourquoi ? C'est quoi ces histoires de destin ? Tant de questions sans réponses et le sentiment de culpabilité qui toujours m'assaille. C'est la période qui veut cela, c'est les moments charnières de nos vies aussi. C'est pas rien la soixantaine... Le corps fatigue y'a pas de lézard. C'est une vraie réalité. Il a déjà beaucoup été éprouvé plus jeune mon corps, avec ce lourd handicap qui m'est tombé sur la gueule. Il peine en ce moment. Fragile, après toutes ses années de batailles avec comme adversaire ce putain de deuil, avec ma colère dressée contre toi, contre moi, je ne suis toujours pas sortie de ce chemin escarpé et pentu qui parfois m'épuise. Oh, bien évidemment je rencontre parfois une épaule où me poser, rarement en fait, des sourires plus fréquemment, un peu de tendresse par ci par là, comme des arbres sous lesquels je peux faire une halte. Mais c'est plutôt vide charnellement ma vie depuis dix ans. Je n'aurai jamais pu imaginer cela. Mon corps doit apprendre à se démerder sans contact, sans enlacement, sans abandon salvateur et régénérateur. J'aime passionnément cette sensation d'abandon, se blottir puis s'endormir au creux de quelqu'un-e, en toute confiance. Le corps se détend comme jamais. Il s'ouvre au bonheur pur, simple, d'être l'espace d'un moment sans aucune méfiance, aucune retenue , ni rétention d'émotions. Il se livre sans limite, totalement. Si un baiser se pose alors sur la peau, celle-ci le reçoit au centuple de son sensoriel quotidien, comme une onde aux rondes immenses. L'abandon rejoint, je le pense sincèrement, ce moment où nous étions dans le ventre de nos mères, plongé-es dans l'eau amiotique, au chaud, bercé-es, porté-es, enveloppé-es, libre de n'être qu'un corps en devenir au sein d'un autre corps chaud et protecteur. Ne plus avoir l'espace physique de l'abandon offert par un autre corps que le sien est une véritable douleur profonde et interne. Le repos n'est plus réparateur, le corps est en alerte permanente, au taquet même au repos... Comme j'aimais me blottir contre toi et glisser imperceptiblement vers ce grand abandon. Nous étions tous deux, des contemplatifs charnels, des tactiles, se poser l'un contre l'autre nous offrait des suspensions temporelles fluides et douces. Si l'étreinte naissait de ce moment-là dégusté, étiré, partagé, de cet abandon fusionnel, elle n'en était que plus belle. Comment puis-je me passer de cela ? Comment as tu pu détruire ce cadeau que la vie nous offrait ? Comment as tu oublié de ton vivant que nous possédions ce trésor à nul autre pareil ? Je ne sais pas... Je ne sais pas quelle noirceur t'as attrapé et fait sombrer. Je ne sais pas. Elle t'a arraché à moi, et plus je l'ai combattue de ton vivant et plus elle s'est faite retorse et destructrice... Fini l'abandon et ses délices. Cette noirceur t'as emportée littérairement, et depuis je vis comme je peux, cahin-caha. Et toujours tes bras, ta peau, tes mains, ton corps refuge me manquent et ce baiser sur ma peau.
Tu ne m'as pas fait de cadeaux, mais bien anéantie. Un vrai truc dégueulasse qui laisse à jamais des traces.
Comment revenir à l'abandon de soi à un autre après cela ? Je ne sais pas. Je ne sais plus.
Crédit photo Christine Aubrée une frangine de cœur toujours dans ma vie. J'avais tout juste 20 ans. Tu es entré dans ma vie nous avions tout juste 9 ans...
