Tant pis ! Ou les joies d'une fin de "carrière".

22/03/2026

 Je prend la plume électronique pour écrire un peu. L'écriture me sauvera de tout, je crois. 

Tant pis si je ne suis plus aidée financièrement, parce que je ne rentre plus dans aucune petite case. Je ne demande jamais la lune et j'ai toujours fait avec très peu, tant pis si je n'ai plus rien, j'arriverai peut-être à faire avec encore moins. 

De toute façon je n'y arrive plus à rentrer dans toutes ces petites cases étroites et parfois injustes. Je n'arrive plus à faire tous ces dossiers de prod, de dif, tous ces bilans, ces comptes rendus, mon corps se rebelle, mon cœur a des hauts de cœur, mon âme s'y perd. 

J'ai toujours été à la marge. Née femme une génération trop tôt, pour ce milieu artistique difficile et pour l'artiste féministe que j'étais déjà à 20 ans en 1985. Je me suis éloignée du "monde riche" et "installé" du théâtre en salle dont pourtant je venais pour ne pas subir le me too de l'époque. Bosser en rue, côtoyer des artistes punks, anarchistes, autogestionnaires, féministes, avoir la chance immense de vivre concrètement la naissance d'Aurillac et de Chalon. Période exaltante. Y trouver des partenaires en or. Une jeunesse culturelle en pleine effervescence des frères et sœurs de cœur pour toujours. 

Partir par amour en Guadeloupe y créer une cie en 1997 qui aujourd'hui existe toujours, je l'ai transmise en 2014 à des artistes et comédiennes femmes, qui furent "mes élèves": la cie de L' Athanor aujourd'hui basée dans le 92.  

Revenir de Guadeloupe fin 1998,  malentendante, subir de grosses opérations, vivre avec un handicap invalidant et freinant "mon évolution" de carrière en tant que comédienne. Ne rien lâcher et devenir petit caillou après petit caillou metteure en scène, même si ce n'était pas mon premier choix.  Et pourtant déjà à 19 ans je dirigeais des ateliers,  et aujourd'hui encore je suis toujours aussi passionnée par la direction d'acteur-trices. Vivre intensément cette nouvelle aventure artistique, plus contraignante à porter,  y faire des rencontres humaines fabuleuses. 

 Puis en 2012, rejoindre les Landes, par amour aussi. Pas de plan de carrière, jamais, l'instinct et mon cœur comme moteur, toujours.  Fin 2015 y créer la cie les Egalithes . La faire vivre pleinement entourée d'êtres humains passionnant-es. 

Je suis fière de mon chemin d'artiste et d'humaine, fière de mes fidélités, de mes engagements, je ne me suis jamais trahie et je n'ai jamais trahie. Je n'ai jamais profité de mon statut, jamais tiré la couverture à moi. J'ai fait avec mon éthique et mon cœur toujours. Alors tant pis si je ne suis pas les chemins imposés... Çela ne me facilite pas la vie, ça m'offre plutôt une fin de carrière difficile, tant pis... de toute façon le monde est difficile en ce moment. 

Lorsque je me retourne j'aime ce que j'ai accompli en toute discrétion, comme ma mère. Je suis bien sa fille. J'ai eu la chance de travailler avec des artistes merveilleuses- leux. La chance de ne jamais avoir à faire les mauvais compromis. La chance de les avoir gardé comme ami-es. Je n'en ai perdu que très peu en chemin 

Alors tant pis si ces trois dernières années à devoir faire ses foutus 507 heures se font à l'arrache. Je suis comme je suis, et si proche des textes de Jacques Prévert, une cancre sûrement qui a bien du mal à rendre ses copies. Une cancre pourtant fière de son parcours de femme discrète, artiste non reconnue et pourtant témoin d'une époque en pleine métamorphose, qui a offert à ses sœurs artistes plus jeunes la possibilité d'être plus qu'elle socialement. Oui je fais partie des femmes qui ont tracé la route, fracassé des portes, revendiquer le droit d'être créatrices à part entière. D'être sujet et non objet de désir des metteurs en scène. Une femme qui a toujours défendu la parité au plateau et qui a offert des rôles de femmes non faire valoir aux femmes avec qui j'ai travaillé, amatrices ou professionnelles. Alors tant pis si pour vous je ne suis qu'une feuille de papier, dossier de production fragile. Tant pis. Je ferai sans vous comme j'ai appris à faire sans le système patriarcal qui était roi lorsque j'étais jeune. 

Oui, je fais le bilan,  les réponses négatives en tout genre et l'approche de la retraite provoquent cela, en tout cas pour moi. Le fait aussi que depuis l'après COVID  et mes plus de cinquante ans,  je rame pas mal, et pourtant je survie, je ne disparais pas encore complètement. Le fait que autour de moi il y a vraiment peu de femme de mon âge. Au théâtre des lumières si, ailleurs non, je n'en connais aucune sur notre territoire landais. Que nous disparaissons et que tout le monde s'en fout de comprendre pourquoi et de savoir ce que nous devenons.  

Moi ce qui me fait vivre, vibrer, aimer, ce sont les relations humaines profondes et sincères. Ça c'est mon carburant. Le reste c'est subsidiaire. 

Même si dans notre monde l'argent c'est le nerf de la guerre.                                                                              J'aime pas la guerre. 

Lettre écrite  et transmise en mars 2026, retravaillée afin de devenir un texte en soi pour cet espace littéraire et intime qui n'appartient qu'à moi et qu'à vous. 

Photo Cécile Aziliz Banderole créée en 2020 par David Sanhes (Théâtre des deux mains) lors des actions THEATRES OCCUPES. 

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