Vieillir

15/05/2026


C'est dur de vieillir. Pour le commun des mortels, c'est dur. On nous rabat les oreilles en ce moment que passé la cinquantaine c'est le pied d'être une femme, qu'on peut enfin se réaliser. Mais toutes ces femmes qui l'affirment haut et fort, ne vivent pas une réalité bien plus brutale que la leur, bien plus cruelle que celle qu'elles vendent à tour de bras dans les salons dorés des média urbains. Elles vivent une réalité toute empreinte de moyens financiers conséquents, la réalité d'une classe sociale dominante. Les corps d'ici, en ruralité, comme on dit maintenant dans les dossiers administratifs, les corps d'ici sont fatigués dès la cinquantaine, usés, fatigués et sûrement douloureux. Dans mon village l'âge pèse tôt, chez les femmes comme chez les hommes. La vie, ici, ne leur fait pas de cadeaux. Ce sont des corps fatigués, douloureux et marqués que je croise dans les rues de mon village, des corps que l'on retrouvait sur les ronds points lors du mouvement des gilets jaunes, ou bien, que l'on croise chez son médecin de campagne. Rien dans ces corps ne signifie que la vie a été douce et facile. Tous parlent le langage du labeur puis du boulot au quotidien chez soi. Des vies qui sont à mille lieues des vies de toutes ces femmes que j'entends bénir la cinquantaine, malgré la ménopause qui les a tout de même affectées, bénir le fait qu'elles peuvent enfin se réaliser. A soixante ans mon corps vieillit inexorablement, je n'ai pas eu le temps ni les moyens pendant ces dix dernières années de m'en soucier et de lui offrir l'entretien nécessaire dans les conditions idéales. Pourtant, je suis une privilégiée par rapport à toutes ces personnes que je croise, que je côtoie, ici dans mon petit village. Par contre, par rapport à ces femmes des salons dorés médiatiques qui causent de leur cinquantaine ou soixantaine flamboyante, je suis d'une classe sociale "misérable"... Je fais partie de ces corps qui racontent leurs vécus presque brutalement, de ces corps marqués par les accidents graves de la vie et qui n'ont pas eu les moyens de se poser pour se reposer, se faire masser, faire du yoga, ect. Ils sont pourtant magnifiques et grandioses tous ces corps que je croise dans ma ruralité. Des corps qui souffrent, vieillissent et l'acceptent. Ils n'ont pas le choix. Ils sont traversés par le monde qu'ils portent en eux. On y lit leurs vécus, on y lit leurs classes sociales, moyennes ou modestes, voire très modestes... pauvres... oui, pauvre, on peut dire ce mot et l'écrire. On peut y déceler leur vies amoureuses et affectives. Vies tragiques, ou au contraire denses et tendres, malgré tous les emmerdes du monde à surmonter. Certains de ces corps peuvent porter en eux le tragique d'une vie , d'autres une douce mélancolie, d'autres encore de profondes tristesses. Certains une rudesse de façade, ou au contraire, même tout de traviole en marchant avec une canne, ils portent sur eux une douceur, une joie et une patience à tout épreuve. Depuis que je suis arrivée dans les Landes je les regarde tous ces corps que je croise quotidiennement et je les aime. Ils dessinent une vie qui ne vibre pas au même endroit que celle que l'on reçoit via nos petites machines 5G. Je les contemple, ils me racontent toujours des histoires au creux de l'oreille. Celles des enfants qui les entourent parfois, et les leurs. Oui, parce que bien souvent ces corps vieillissants de mon petit village, sont grands-parents. Parfois on les lit à livre ouvert, parfois ils restent secrets, énigmatiques. Alors mon imagination laisse libre cours à la naissance de plusieurs histoires, pour un seul corps. Ils bruissent de vies, même lorsque certains en semblent dénués, comme si leurs vies de labeur, justement, leur avaient pompé toute la moelle. Et cette détresse humaine me cloue sur place, le cœur lourd d'avoir croisé un corps qui doucement, sans bruit, renonce. Comment ensuite écouter ces voix venues d'un autre monde, celui qui jamais ne brise les corps, celui dont jamais les corps ne connaîtront les champs ou la mine, l'usine et les cadences. Ces voix si loin de notre monde où d'autres corps soulèvent le poids des corps malades pour les laver, jour après jour, année après année, ou les sacs de béton soulevés à même le dos, jour après jour, année après année... Toutes ces voix issues d'une classe sociale aisée et sûre d'elle, toutes ces voix qui définissent ce que nous devrions être, elles prennent trop de place. C'est dur de vieillir, de vivre au jour le jour avec un corps usé et parfois fracassé, femmes et hommes confondus, sans avoir les moyens de le soulager. Quand on y regarde de près, on s'aperçoit que lorsque ces corps ne servent plus et défaillent vraiment, on les enferment où ils s'isolent. On les enferment en Ephad, du temps de mes grand-mères, on disait maison de retraite, mais ma grand tante disait: Mouroir. Ici dans mon village, il y a encore beaucoup de ces vieux corps en liberté et cela me touche profondément, je leur souhaite de ne pas trop défaillir ou comme ma mère de partir juste au bon moment.

Photo de Claire Michard, ma mère, prise en juillet 2023. Elle regarde les oiseaux une de ses passions. Claire Michard linguiste féministe matérialiste. Une précurseuse. 14 avril 1938 / 17 Février 2024. 

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